Les mauvais usages de ces découvertes
Il existe en fait divers niveaux d’appréhension de ce détournement d'usage en fonction de l’utilisateur malveillant.
Cela peut tout d’abord être un individu auquel un nouveau produit ou une nouvelle technologie détournés de leur usage donnera un pouvoir de nuisance accru. Des exemples évidents en sont l’apparition de nouveaux types de délinquances associés aux nouvelles technologies et, bien sûr, le terrorisme. La dissémination de souches d’anthrax à la fin de l'année 2001 aux USA en est un exemple particulièrement illustratif. L'utilisation du gaz Sarin en 1995, dans le métro de Tokyo, par la secte japonaise Aum Shinrikyo qui, incidemment, prétendait ainsi provoquer le déclenchement de l'Apocalypse (!) en est un autre exemple marquant. Ces technologies sont, malgré les apparences, relativement sophistiquées et nécessitent le concours de spécialistes très compétents (donc en petits nombre) ce qui, par ailleurs, facilite les investigations des services de sécurité.
Cela peut également être un sous-ensemble d’individus, une compagnie privée, ou un Etat, qui utilise une nouvelle technologie pour affecter progressivement la vie de chacun. On pense bien sûr à un Etat totalitaire qui imposerait telle ou telle pratique pour mieux asservir ses sujets, un thème exploité abondamment par la littérature (Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, 1984 de Georges Orwell, etc.). Mais la réalité peut être beaucoup plus subtile, plus banale aussi et donc plus plausible. Le contexte du moment peut en effet faire que tel ou tel dispositif de surveillance ou de contrôle soit adopté tout à fait démocratiquement pour faire face à des risques jugés intolérables (certaines formes de délinquance, terrorisme).
Cela peut aussi être le cas lorsqu’une priorité s’impose d’elle-même comme de nourrir la population : cet argument est d'ailleurs avancé explicitement pour promouvoir les OGM avec l'objectif hautement louable de combattre la faim et la malnutrition. Sans même nécessairement faire de procès d'intention à quiconque, des citoyens américains se sont ainsi opposé à l'utilisation généralisée des RFID par crainte d'une dérive (même involontaire) et d'une perte de contrôle de l'utilisation sociale de ces dispositifs, amenant leurs promoteurs à une marche arrière, sans doute provisoire du fait des formidables avantages pratiques de ces dispositifs. De même, l'implantation de puces sous la peau, la généralisation des techniques de biométrie et des tests ADN peut faire craindre, même si les intentions initiales sont positives, à la création subreptice d'un monde dans lequel disparaîtraient progressivement, et insensiblement, les libertés fondamentales. L'eugénisme du siècle dernier, de triste mémoire, pourrait également ressurgir en s'appuyant sur ces nouvelles (bio)technologies, éventuellement sous une autre forme, le concept de race laissant par exemple la place à la prédisposition à une maladie donnée. Enfin, un thème qui revient est le développement de nouvelles armes fondées sur les nanotechnologies, par exemple sous la forme de micromachines qui seraient une extension naturelle des armes biologiques.
Le thème sous-jacent à toutes ces peurs, explicitement structuré autour des notions de Bien et de Mal, est celui de l'Apprenti Sorcier.
L'Apprenti Sorcier est un thème classique de la littérature, en particulier romanesque. Le thème central en est que le savant, dénué de toute éthique, est capable de mettre en action les forces naturelles qu'il a découvertes, et pas seulement pour le Bien (comme le voudrait implicitement la délégation que la société consent au savant pour ses recherches). Non seulement, l'Apprenti Sorcier est supposé irresponsable mais, à un certain point de sa démarche, il perd même le contrôle des forces qu'il a lui-même déchaînées. Par ailleurs, les moyens scientifiques et technologiques à la disposition de l'Apprenti Sorcier le rende désormais apte à déclencher lui-même l'Apocalypse (voir ci-dessus), qui ne relève donc plus uniquement d'une fatalité imposée aux hommes par la volonté de Dieu. Plus encore, l'action néfaste du savant sur le monde pourrait être volontaire.
Des personnages populaires comme le Dr. Faust symbolisent le savant fou ayant, pour ainsi dire, pactisé avec le Diable (réf. Dabezies, 1980). De grands écrivains, tels que J.W. Goethe, H.G. Wells, M. Shelley, Th. Mann, A.
France, ont exploité régulièrement ce thème (connu en fait depuis le XV siècle), qui a inspiré également le théâtre et l'art lyrique. Notons que plus récemment (fin des années 70 et début des années 80) le thème de l'Apprenti Sorcier n'a plus seulement été associé (et peut être de moins en moins) au savant ou à l'ingénieur atomiste mais au biologiste, apte désormais à manipuler la Vie elle-même.
Après les découvertes atomiques voici venir le règne de la biologie et la possibilité de manipulations génétiques qui font resurgir le mythe du surhomme. Le "Progrès" s'annonce menaçant : les apprentis sorciers s'arrêteront-ils à temps ? s'interrogeaient déjà Rifkin et Howard dès 1979 (réf. Rifkin, 1979). On sait comment cette problématique s'est développée au cours des années 80, notamment sur le plan éthique, amenant certains chercheurs tel Testard (réf. Testard, 1986) à arrêter d'eux-mêmes leurs propres recherches.
Une nouvelle controverse ?
Cette crainte émergente des nanosciences et des nanotechnologies est-elle justifiée ? Est-elle préoccupante ?
Une controverse susceptible de mettre en cause ces recherches et leurs applications est-elle en train de naître ? Comment l'analyser ? Que faire ?
Pour tenter une approche de ces questions, il convient, d'une part, de tirer les leçons d'autres dossiers (nucléaire, OGM, etc.) dans lesquels une incompréhension et un manque de dialogue entre les acteurs (experts, public, associations..) n’ont pas permis de traiter ces questions de manière optimale. D'autre part, il faut aller puiser dans les travaux des sociologues des sciences et des techniques les concepts, outils et méthodes permettant de progresser, dans le respect des diverses parties prenantes à la controverse.
En effet, les réponses spontanées des chercheurs, ingénieurs et industriels à une contestation de leurs activités (voire parfois à de simples interrogations) sont, on le sait maintenant pour les avoir expérimenté, le plus souvent insuffisantes et inefficaces.
Considérer que les arguments des contestataires sont irrationnels et que leur posture est illégitime, qu'une information du public (voire son éducation!) lèverait les doutes et calmerait les craintes ou que l'on est face à un prétendu complot ne permet jamais de comprendre réellement la situation.
En outre, ces approches ne permettent pas de bâtir une stratégie pour éviter de s'enfoncer dans une impasse dont on ne sort jamais indemne. Les sociologues font valoir que les acteurs ont toujours, de leur point de vue, de bonnes raisons d'agir comme ils le font et que leurs logiques et leurs "visions du monde", même lorsqu'elles ne sont pas scientifiques, sont a priori légitimes. Une telle approche admet l'existence de rationalités plurielles dans la société.
Le mauvais usage
La difficulté porte sur la nécessité d'éviter, autant que possible, un mauvais usage des découvertes scientifiques et des innovations technologiques. Outre que la notion de "mauvais usage" peut éventuellement être relative, il est a priori difficile d'obtenir un consensus car des intérêts divergents peuvent être en cause. Par exemple, certains acteurs, notamment les producteurs et les distributeurs, vont souligner l'avantage considérable qui résulterait de l'utilisation systématique des RFID pour la gestion et la traçabilité de certains produits alors que d'autres, en particulier les consommateurs et les citoyens, pourront y voir un risque social pour les libertés individuelles. Il n'y a aucune vérité absolue là dedans et ces deux points de vue peuvent se défendre. En démocratie, seule la société dans son ensemble est à même d'identifier ce qui est un progrès réel, pour ce qui la concerne, et il s'agit donc toujours d'une question politique, au meilleur sens du terme. Dans ce contexte, le consensus de la majorité, que traduira la législation, se forge par le dialogue entre les acteurs. Cette négociation suppose, d'une part, une fonction de délégation et de médiation (donc de procédures d'identification des représentants, des porte-parole) et, d'autre part, une fonction d'arbitrage et de décision assurée par le pouvoir politique. Elle implique la transparence de l'information et des procédures de décision qui sont précisément contestées, à tort ou à raison, dans divers domaines technoscientifiques (nucléaire, OGM, etc.).
De plus, certaines recherches ou développements heurtent suffisamment des intérêts communs et/ou des valeurs fondamentales de nos sociétés pour faire l'objet d'une interdiction. Ici encore, la globalisation de la recherche limite considérablement l'impact réel d'une démarche locale (c'est-à-dire au niveau national). Seul un consensus international permet d'espérer aboutir comme ce fut le cas, malgré les dérives, pour les armes chimiques et bactériologiques.
On ne saura pas, avant de les avoir testées, si ces propositions permettent effectivement de gérer efficacement les controverses qui émergent régulièrement à propos des avancées scientifiques et technologiques. Le cas des nanosciences pourrait, à cet égard, être exemplaire puisque les préoccupations et les peurs qu'elles suscitent se placent en amont même de leur développement. Par conséquent, les acteurs de ce domaine, au premier rang desquels les chercheurs et les ingénieurs, ont la possibilité d'intégrer ces interrogations légitimes au coeur même de leur démarche de recherche et d'innovation.
(Source : Nanosciences : nouvel âge d'or ou apocalypse ? une réflexion de Louis Laurent et Jean-Claude Petit du Département de recherche sur l'état condensé, les atomes et les molécules (Drecam).)
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